peut prétendre être entendu de l'Anachrone
L'Anachrone • Volume 1 : Le Crisnac • Extrait
CHAPITRE IV
Le phénomène était si subtil
qu’Alexandre ne le remarqua pas de prime abord. Il avançait
doucement, fatigué mais plus sûr de lui. Il tenait le
fourreau et l’épée sur l’épaule. Elle lui paraissait
toujours aussi lourde mais il avait fini par s’habituer.
Pieds nus depuis de longues heures, il n’attardait pas ses
pieds plus de quelques secondes au même endroit. Il avait
même cru, à plusieurs reprises sentir des “choses” se
dérober sous ses pas. Il avait aussi tenté de progresser
sur les branches glissantes, mais il avait perdu plusieurs
fois l’équilibre et avait fini par abandonner.
Il s’arrêta pour scruter l’obscurité. C’est à cet instant
qu’il aperçut la légère, très légère lueur sur sa droite.
La sensation était tangible mais presque imperceptible : en
y prêtant attention, on pouvait deviner plus nettement
l’enchevêtrement de la végétation à cet endroit. Il crut
d’abord à un effet de son imagination et fronça les
sourcils comme il était habitué à le faire. Par contraste,
il distingua plus nettement la légère lumière qui parvenait
jusque là. Il obliqua aussitôt, intimement persuadé qu’il
ne tarderait pas à émerger de ce cauchemar humide.
Il lui fallut franchir plusieurs centaines de mètres de
ronces avant de pousser un soupir de soulagement. Autour de
lui, des couleurs se révélaient. Il commençait à découvrir
le paysage dans lequel il progressait en aveugle depuis de
longues heures. De délicates fleurs bleues protégées par de
petites bulles translucides éclataient sous ses pas, de
généreuses touffes d’herbes se refermaient à son passage.
Il put même saisir du regard un insecte vert affairé à
découper un morceau de racine.
Le soleil était encore très bas à l’horizon. Des faisceaux
de lumière pourpre frappaient les écorces, les troncs et
les branches. La forêt s’éclaircissait devant lui. Il en
était même ébloui par instant. Il risqua un regard derrière
lui et ne put embrasser que l’amas sombre de la végétation
qu’il quittait, toute prête à l’engloutir de nouveau.
Il frissonna et se mit à marcher avec plus de hâte, comme
poursuivi par les ténèbres.
Alexandre progressait avec plus de prudence maintenant
qu’il pouvait découvrir ce qui l’entourait. Il leva les
yeux à la recherche du ciel mais les troncs et les lianes
au-dessus de lui, se perdaient dans un enchevêtrement
compliqué et opaque.
La flore était assez différente de celle qu’il connaissait,
plus bulbeuse, plus “organique”. La plupart des “feuilles”
étaient rondes, pleines et bruissaient à son passage. Sous
cette douce lumière, la forêt lui semblait plus vivante,
plus attirante, moins vénéneuse, toute à l’écoute des
bruits et même parfois, très prompte à réagir. Une énorme
fleur rouge-sang se referma et s’enfonça dans un trou
sombre dès qu’il effleura la branche sur laquelle elle
s’épanouissait. Le premier véritable animal qu’il aperçut,
détala devant lui, bondit de branche en racine jusqu’à
pénétrer la vase avec un bruit mat. Il eut à peine le temps
d’entrevoir ses longues pattes griffues et de l’entendre
pousser des petits sifflements épouvantés.
Tandis que la lumière devant lui devenait de plus en plus
vive, toute la végétation semblait s’éveiller. Une nuée
d’oiseaux s’envola sur sa gauche. Il sursauta et ne fut pas
assez prompt pour distinguer leur forme.
Il était certain, en tout cas, de ne jamais en avoir vu se
déplacer pareillement ; en brisant leur vol d’angles
saccadés.
Et brusquement, il la vit : la première percée franche dans
la végétation. Elle s’ouvrait assez loin encore devant lui
mais de là, Alexandre pouvait enfin observer son premier
morceau de ciel. Celui-ci était rose, d’un rose pur, sans
le moindre nuage. Il crut même percevoir la chaleur de sa
lumière sur son corps. La boue séchant, il se sentait raide
et claquait des dents. Peut-être allait-il comprendre ce
qui lui était arrivé ? Tout du moins, émerger enfin de ces
marécages le réconfortait.
Il s’enfonçait dans une boue plus fluide et plus claire. De
petits cours d’eau creusant la vase, se rejoignaient devant
lui. Puis il se mit à progresser dans l’eau jusqu’à
mi-cuisses : celle-ci ondulait, se plissait, coulait vers
la percée de végétation : de petits ruisseaux avaient
pratiqué eux-mêmes cette embrasure.
Alexandre baissa la tête, de grands fils tissaient par
endroits de longues toiles translucides. Il fut effrayé en
spéculant sur la taille des animaux auxquels son esprit se
référait. Il progressait, par endroit, presque totalement
immergé, le menton dans l’onde.
Une forme longue passa à quelques mètres de lui, plissant
l’eau pour y replonger en douceur, animant la surface
jusqu’à lui éclabousser le visage. Ses pieds foulaient la
vase, il s’écorcha une fois de plus sur un morceau de bois
ou de racine et ne put retenir un juron. Son écho lui
revint plusieurs fois et il serra les mâchoires.
Alexandre prit place sur l’un des rochers qui émergeait du
centre de ce qui était devenu une rivière, à l’orée de la
forêt. Il avait cru un moment mieux comprendre le paysage
mais il n’en était rien. Le cours d’eau serpentait devant
lui et disparaissait en coude, à plusieurs centaines de
mètres. La blessure dans la végétation était franche,
nette, comme si une main gigantesque veillait à ce
qu’aucune branche, aucune liane ne vint altérer l’ovale
parfait qui le surplombait d’au moins deux cents mètres. La
forêt se poursuivait aux abords de la rivière mais elle
était plus claire, plus accueillante, moins fournie, moins
torturée. Sur chaque rive la lumière rendait la verdure
éclatante : d’un émeraude franc, aux reflets roses qui
s’accentuaient sur les hauteurs. Il n’y avait pas un
souffle de vent. Très haut dans le ciel évoluait une nuée
d’oiseaux aux formes indistinctes.
Et derrière lui, tapis dans les feuillages sombres qu’il
venait de quitter, des yeux l’observaient en silence.
L’homme serra l’épée contre sa poitrine. Il regardait
autour de lui, impressionné par la beauté de l’endroit. Le
silence était frappant. Un silence profond et pur, le
bruissement lointain de la végétation qui s’agitait
doucement, le clapotis de l’eau sur les rives ne
parvenaient pas à le briser. Les cris d’oiseaux ou
d’animaux étaient totalement absents.
De là où il venait, grondements, cris, bruits de véhicules
ou de matériels de toutes sortes étaient courants,
tellement courants que personne ne les entendait plus. Mais
ici, l’air était si pur qu’Alexandre se surprenait à
respirer avec avidité jusqu’à s’en étourdir.
Pour la première fois, il pouvait prendre le temps de
contempler le fourreau et l’épée. Il fit jouer le métal
entre ses mains. Le tout était long d’au moins un mètre et
large de vingt centimètres. L’ensemble n’était pas des plus
récents : le métal et les pierres rouges et vertes étaient
usés et un ruban de métal patiné entourait la poignée. Il
passa la main sur le fourreau et sentit les anciennes
gravures sous sa paume. Il fit jouer la lumière sur le
métal et découvrit ce qui avait dû être des symboles, ou
une écriture cunéiforme.
Le gnarc s’ébroua, soudain leva la tête et fit onduler sa
crête. Il humait l’air et sursauta sans raison apparente,
comme brusquement assailli par quantité d’insectes
invisibles. Puis il avança plus franchement, martelant les
rochers de ses sabots, projetant des gerbes d’eau jusqu’à
la rive, souffla bruyamment et remonta avec hésitation le
cours de la rivière. Les clous de la selle étincelaient
dans la lumière du jour et ses rênes pendaient dans l’eau
claire. La robe de l’animal était couverte de boue et
lacérée. Par endroits, du sang avait coulé mais les muscles
du gnarc semblaient toujours aussi puissants et ne
montraient aucune fatigue. Quelque part dans la pénombre
des berges, un craquement sec se fit entendre. L’animal
sursauta à nouveau et, inquiet, accéléra le pas.
Remontant le cours d’eau, il s’immobilisa brusquement après
avoir franchi le dernier coude.
Alexandre s’était levé. L’animal l’observait par
intermittence, la tête battant nerveusement ses flancs. Il
ne parvenait pas à rester en place, une patte levée, tantôt
l’autre, tournoyant
sur lui-même sans oser s’avancer mais sans pourtant avoir
peur de lui.
Alexandre glissa les pieds dans l’eau glacée, se dirigeant
doucement vers l’animal. Celui-ci était sellé et des rênes
pendaient devant lui. C’était bien une monture. Il n’avait
pas réfléchi à toutes les implications que représentait la
présence de cet animal brun et jaune dont la crête
transparente ondulait de droite à gauche à chacun de ses
mouvements.
Il n’était pas effrayant, tout au plus surprenant par ses
formes familières : sa nervosité, la vigueur et le gracieux
de ses mouvements attiraient Alexandre. L’animal jetait des
regards furtifs sur lui et alentours mais persistait à
trépigner sans s’éloigner ni se rapprocher.
Lorsqu’Alexandre tendit doucement la main vers lui, le
gnarc se cabra en un hennissement terrible.
Une forme humaine émergea de l’eau. Alexandre commençait à
se retourner lorsque la lance s’abattit avec violence sur
son épaule et lui arracha un hurlement. Il avait
entr’aperçu un visage aux yeux ronds noirs et brillants,
aux mâchoires proéminentes, une gueule ouverte sur deux
rangées de dents. Tout se brouilla lorsqu’il tomba dans
l’eau : le ciel, la rivière, l’animal... et son agresseur.
Il suffoquait, sentait l’épée lui échapper.
Il tenta de se relever mais tandis qu’il sortait la tête
hors de l’eau, ce n’était plus une silhouette, mais trois,
quatre, une dizaine qui émergeaient lentement autour de
lui. Il n’avait rien deviné, rien entendu. A présent, des
êtres aux formes grotesques poussaient des gargouillements
rauques, se jetaient vers lui en se balançant de gauche à
droite, comme incapables de se tenir debout. Le contre-jour
le désavantageait et Alexandre gesticulait de façon
désordonnée, s’évertuant à chasser l’eau glacée de sa
gorge. Hache, lance, couteau, il ne voyait plus les
haillons, les membres secs, les larges pupilles rondes et
noires ; il n’avait d’yeux que pour les éclats de lumière
sur le métal. Se mettre à genoux, continuer à fouiller la
roche, sentir le métal lui échapper une fois, deux fois...
comme si cette épée était l’alternative. Un autre coup
l’atteignit à la tempe, l’étourdissant au point de ne plus
savoir qui venait de le frapper à nouveau, de ne plus
savoir s’il était à genoux, debout, étendu dans l’eau. Il
sentit la morsure du métal dans son dos ; les cris de ses
assaillants se perdaient au loin. L’impression qu’à nouveau
la forêt et les marais se refermaient sur lui. Il cherchait
à s’en échapper, s’agrippait aux lianes sans pouvoir
empêcher d’être englouti par les ténèbres. Son dos heurta
la roche ; il était étendu à fleur d’eau et toussait. Les
silhouettes étaient nombreuses, leurs dents penchées sur
lui. Dans le ciel rose, au loin, très loin, son regard
accrocha une hache qu’on levait et Alexandre se demanda
stupidement s’il aurait mal.
Le bruit d’un galop montait, vite, très vite. Le shaham qui
levait l’arme n’eut pas le temps de voir ce qui fendait
vers lui. Tout au plus le choc lui arracha un cri de
surprise. Il lâcha son arme en contemplant de ses gros yeux
horrifiés, le fer qui émergeait de sa poitrine et
éclaboussait de son sang l’homme étendu. Un autre
s’effondra, le dos si profondément entaillé qu’il en fut
paralysé aussitôt. Ils étaient vingt à s’être regroupés à
la sortie des marais. Tapis dans l’eau, ils avaient attendu
le moment favorable pour en émerger et accomplir leur
mission. Le gnarc leur avait fourni une occasion inespérée.
Seulement quelqu’un d’autre attendait l’homme.
Le troisième à s’effondrer réussit à apercevoir ce qui
l’avait frappé. Son large champ de vision lui montrait le
chevalier qui s’éloignait de ce passage mortel, son armure
étincelante au rayons blancs du soleil. Il en fut ébloui et
surpris. Comment avaient-ils pu ne pas le deviner ni
l’entendre ?
Le cavalier l’avait dépassé en abattant le plat de son épée
sur sa tête avec une violence qui ne laissait aucune chance
à son adversaire. Déjà, il tirait les rênes de sa monture,
qu’il serrait entre ses mâchoires, préparant un nouveau
passage.
Ils s’écartèrent d’Alexandre, faisant face à leur agresseur
de façon désordonnée, se bousculant, déconcertés et
incapables de réagir promptement. Le gnarc se cabra et
s’élança vers eux. Le cavalier tenait son épée à hauteur
d’homme de la main gauche. Une nouvelle lance apparut dans
sa main droite. Le souffle de sa monture rythmait sa
chevauchée dans la rivière, projetant des gerbes d’eau tout
autour. Plusieurs shahams s’écartèrent du groupe qui
s’était formé, autant effrayés par la puissance que par
l’assurance du cavalier.
Alexandre luttait pour s’arracher à sa demi-inconscience.
Un corps flasque lui écrasait les jambes. Il se tortillait
douloureusement pour le repousser, voyait l’eau rougir
autour de lui.
Le cavalier porta une ombre furtive sur l’eau qui
s’assombrissait, deux corps tombèrent aussitôt dans un
fracas de métal et de bois pulvérisés. Alexandre fouillait
l’eau à la recherche de son épée d’un regard qui ne
parvenait pas à s’arracher de la scène. Les monstres
s’étaient interposés entre lui et le cavalier qui, à
nouveau, s’était immobilisé plus loin. Ses assaillants
semblaient avoir repris leurs esprits, s’organisaient,
s’écartaient légèrement jusqu’à former un arc de cercle
prêt à se refermer sur le cavalier. Celui-ci fit à nouveau
face et s’immobilisa. Le silence se fit, entrecoupé des
gémissements de deux shahams qui agonisaient, se laissant
doucement emporter par le courant.
Ara’Gahet calma l’animal, reprit les rênes entre ses
mâchoires et s’essuya le menton du revers de la manche. Les
lamelles de cotte de mailles lui racla la peau. Il flatta
sa monture. Il irait jusqu’au bout. Il calculait vite,
évaluait sa position, les distances, cherchait la faille
entre les shahams qui prenaient place. Il vit plus loin
l’homme plonger les deux mains entre les rochers, devenu
indifférent à la scène, entièrement préoccupé à retrouver
son bien. Cela était déjà une bonne chose. Mais il fallait
faire mieux : non seulement les distraire mais aussi les
mettre en fuite. Il leva les yeux vers le ciel, chercha un
signe, un oiseau. Son regard se perdit un instant sur la
gueule béante des marais. Il frissonna, serra à nouveau le
cuir entre ses dents et talonna le gnarc. L’animal souffla
avec bruit, puis s’élança à nouveau. Ara’Gahet se
concentrait sur les deux monstres à l’extrême gauche tout
en fondant sur la droite du groupe. Il pourrait peut-être
passer sans se retrouver enfermé. A quelques mètres, il
tira trop fortement sur les rênes. Au lieu de modifier sa
course, l’animal se cabra avant de repartir. Il ne fallut
pas plus de ces quelques secondes pour qu’à l’instant-même
ou il tranchait les chairs, un violent coup sur la poitrine
lui fit perdre l’équilibre. Il faucha les deux monstres qui
l’avaient touché et balaya la scène des yeux en tombant. Il
enregistrait leurs positions et de quels endroits se
mettraient à pleuvoir les premiers coups : il était
entraîné à cela.. Il sentait le groupe se refermer sur lui.
La chute fut brutale et bruyante. L’eau s’engouffra dans
ses vêtements, dans son armure, entre sa cotte de métal et
sa peau, ralentissant dangereusement ses mouvements. Il
sentit sa lance se briser au contact des rochers mais se
concentrait à protéger son bras gauche et son épée.
Alexandre sentit plus qu’il n’entendit la course
désordonnée de la monture. Il entre-apercevait les monstres
se regrouper, courant avec difficulté dans l’eau. Et là,
entre deux rochers, à quelques centimètres, il vit enfin
l’épée et son fourreau briller. Il rampa dans le flot glacé
mais se retint de la saisir.
Là, devant ses yeux, tandis que montaient des hurlements et
le tintement des armes, le souffle rauque de l’homme et des
monstres qui se battaient, étincelait le fourreau : les
symboles qu’Alexandre avait en vain tenté de lire lui
apparaissaient plus vifs, plus brillants, plus nets et plus
compréhensibles. Il se mit à frissonner, à trembler, il ne
pouvait les quitter des yeux. Il sentit monter l’énergie du
fond de sa poitrine, elle éclata en lui si violemment qu’il
se crut un moment éparpillé à travers l’univers tout
entier.
Une lance entama la cuisse d’Ara’Gahet.
Il en brisa une autre d’un coup d’épée mais il se sentait
défaillir. Trop nombreux, les monstres semblaient animés
d’une puissance, d’une hostilité et d’une détermination
qu’il n’avait jamais connues. Son armure se déformait, son
casque l’étourdissait. Ils cherchaient les failles, tentant
de glisser les lames ou les pointes entre les jointures de
son armure qui se déformait, chaque choc l’empêchant de
reprendre son souffle. Ara’Gahet fut secoué d’un rire
nerveux... Il mourrait de ne pouvoir reprendre son souffle.
“Phana Aset Cona Crom !” Alexandre avait hurlé ces mots en
les lisant sur le fourreau. L’épée se sépara de son
fourreau pendant qu’il saisissait la poignée. Il sentit son
énergie lui parcourir le corps, raviver sa conscience,
aiguiser ses sens.
Les coups se firent moins secs sur Ara’Gahet. Il en tomba à
genoux de surprise et d’épuisement. Sa tension retombant,
il devenait vulnérable, mais il n’eut tout à coup plus la
force de lutter.
Des murmures s’élevaient derrière eux. Ses assaillants se
retournèrent brusquement. Des cris se mêlaient, des cris de
douleur, de haine et de colère, comme si une armée entière
leur faisait face. Mais une armée dont les cris de guerre
glaçaient les os, comme venus de l’enfer.
Ara’Gahet comprit aussitôt. L’épée... L’épée avait été
réveillée. Pour la première fois, il sentit réellement la
terreur le gagner.
Trois shahams tombèrent aussitôt. L’épée hurlait,
s’animait, tranchait à une fulgurante rapidité, d’un
tranchant qui coupait le métal avec un grésillement sec.
Les shahams tentèrent de se séparer, de prendre fuite, mais
l’eau à mi-cuisses les ralentissait, les rendant encore
plus facile à achever. L’épée vivait, s’agitait, battait
l’air autour de l’homme qui luttait lui-même pour maîtriser
son acharnement à couper, à perforer, à tuer. Une tête
tomba dans l’eau rougie, des morceaux de métal effleuraient
l’eau en fumant. Deux corps s’affaissèrent, les jambes
fauchées dans leur fuite. Mais plus que la vue de ce
massacre, c’était cet enchevêtrement de hurlements, de
jurons et de cris aux sons métalliques qu’émettait l’épée
qui rendait le combat encore plus terrifiant.
Ara’Gahet, toujours agenouillé dans l’eau, tentait de se
relever en renversant un corps effondré sur ses épaules. Il
chercha l’homme et son épée. Lorsqu’elle était éveillée de
façon aussi “primitive”, l’Anachrone ne pouvait être
réellement contrôlée : elle était capable de massacrer sans
distinction quiconque passait à sa portée.
L’homme la tenait des deux mains. Aucun shaham n’était
encore entier. Il se rapprochait de Ara’Gahet qui, à
présent réussissait à se remettre debout... A peine
trouva-t-il enfin son équilibre que l’épée s’abattit sur
lui avec violence. Son armure se sépara en deux, lui
entaillant la poitrine tout en tranchant sa cotte de
maille. Il ne sentit rien mais ne voyait plus que les yeux
hagards de l’homme qui ne pouvait lutter contre les forces
qu’il avait déchaînées. Il vit l’épée, éclatante de
lumière, se lever vers le ciel puis plonger entre ses
jambes avec violence. Un bouillonnement agita l’eau puis
s’éteignit doucement.
Alexandre, lâchant l’épée, leva les deux mains et tomba à
la renverse dans l’eau pourpre et glacée. Il toussa, cracha
tandis que Ara’Gahet regardait l’épée fichée dans le rocher
qui l’avait maintenu hors du courant. Celui-ci s’était
fendu en deux et en y regardant mieux, le cavalier vit que
le métal s’était enfoncé de deux mains dans la pierre. Les
hurlements avaient cessé aussitôt qu’Alexandre avait réussi
à ouvrir les mains. N’était-ce pas elle qui avait décidé de
se séparer de lui ?
Au loin, des chuchotements s’accentuèrent et s’enfoncèrent
rapidement dans les marais.
Ara’Gahet marcha lentement jusqu’à la rive, fit tomber sur
l’herbe verte et humide son armure qui béait pendant qu’il
avançait et s’assit à côté, face à la rivière. Il respirait
bruyamment et commençait à trembler. Il n’avait jamais vu
l’Anachrone en action mais en était terrifié : tous les
pouvoirs qu’on lui attribuait étaient-ils fondés ?
Tous les shahams étaient morts ou tout du moins en
avaient-ils l’apparence. Plusieurs d’entre eux était étalés
sur le rivage un peu en amont, d’autres dérivaient
doucement au gré du courant, d’autres encore avaient réussi
à se hisser pour mourir dans l’herbe. Le plus effrayant
était leurs visages, les mâchoires entrouvertes, comme
encore prêtes à surprendre, leurs yeux noirs, globuleux,
dans lesquels on ne pouvait entrevoir aucun éclat comme si
toute la lumière mourait à leur contact.
Maintenant qu’il se remémorait cette attaque, Ara’Gahet ne
comprenait pas ce qui venait de se passer. Non seulement
les shahams étaient des peuples des territoires de lumière,
mais, de surcroît figuraient parmi les plus paisibles :
aucun des millénaires de légendes n’avaient mentionné
semblable absurdité.
Le grondement sourd qui s’éleva au loin lui adressa comme
une réponse.
Alexandre avait fini par se lever et, ne quittant pas
l’épée des yeux, marcha à reculons jusqu’à buter et se
retrouver assis à quelques mètres du cavalier. Il se massa
les bras et soupira profondément. L’énergie l’avait quitté
et il se sentait vide, épuisé. Les douleurs se réveillaient
; sa tempe, son dos. Il crut même un moment avoir un bras
cassé. Il était glacé. Ses vêtements étaient déchirés et
méconnaissables, couverts de boue et de sang.
Il lui était impossible de se souvenir avec précision ce
qui venait de se passer : des images sombres et violentes
apparaissaient... et disparaissaient avant qu’il n’ait
réussi à s’en imprégner. Sa tête bourdonnait encore des
bruits et hurlements qu’il avait entendus. De cela par
contre, il s’en souvenait parfaitement: il s’était cru en
pleine bataille, entendant avec précision et force, le
fracas des armes et les cris des guerriers.
Le regard d’Ara’Gahet suivit le cours d’eau et s’arrêta un
instant sur la gueule béante de la forêt. Il plissa les
yeux, scrutant l’obscurité qui avalait les rayons de soleil
qui s’y hasardaient.
- Il nous faut partir... Vite.
Alexandre sursauta : il en avait oublié la présence de
celui qui était venu à son secours.
Il émit un “mais” timide : l’homme se releva en gémissant,
lui tournant le dos comme pour couper court à toute
conversation.
Alexandre put pourtant le voir porter son gant à ses lèvres
et souffler dans une aspérité en forme de tube. Pas un seul
son ne sortit du métal mais, au même instant, sa monture
émergea de la forêt derrière lui, bientôt suivie de celle
qui l’avait approché tout à l’heure.
Le cavalier se tourna vers Alexandre. Des peintures
striaient son visage fatigué. Son regard était sombre, dur,
et il lui désigna l’épée qui se tenait droite, au milieu de
la rivière, tranchant silencieusement le cours d’eau.
Alexandre remit les pieds dans l’eau, n’eut pas à chercher
bien longtemps pour trouver le fourreau. Il eut un
mouvement d’hésitation mais les inscriptions avaient
disparu, s’étaient mêlées au métal patiné et étaient
maintenant indéchiffrables.
Alexandre s’approcha de l’épée, hésita puis, après avoir
reposé le fourreau, la saisit des deux mains.
Ara’Gahet, le voyant peiner fut obligé de l’aider à la
tirer. Le soleil était haut dans le ciel, et ils furent un
moment aveuglés par son reflet dans le métal.
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