peut prétendre être entendu de l'Anachrone
L'Anachrone • Volume 1 : Le Crisnac • Extrait
CHAPITRE II
Tableu Naï se raidit. Il
n’entendait plus un seul bruit, pas-même le martellement
des pattes griffues d’un fustige détalant sur les racines.
Aucun animal ne fuyait plus à son approche, aucun oiseau ne
frappait plus les feuilles de ses ailes affolées, aucun
nuraille ne tentait plus de lui sauter à la gorge ; ils
avaient abandonné les lieux bien avant sa venue. Cela
signifiait qu’il n’était plus seul dans les marécages. La
Garde Pourpre ou autres esclaves du Sorcier Pourpre
progressaient eux aussi dans cet endroit ; Tableu Naï le
sentait. Il savait également que ceux-ci ne lâcheraient
plus prise. Ils étaient capables de poursuivre leur proie
pendant des années jusqu’à ce que celle-ci se lasse et
s’abandonne à eux. Seul le Sorcier Pourpre pouvait rompre
le sortilège qu’il avait lui-même émis et jamais de mémoire
d’homme, il ne l’avait fait. La puissance du sortilège
était telle qu’on avait même surpris des hordes dans les
territoires de lumière, très loin à l’intérieur des terres
qui leur étaient pourtant interdites.
Tableu Naï resserra ses gants, vérifia la position de son
épée et la présence de ses étoilards. Il ne fallait pas
qu’il soit surpris avant d’atteindre le Passage. Coûte que
coûte il passerait, devrait-il y parvenir en rampant.
Celui-ci devait être très proche à présent. Sans doute
pressentaient-ils tout comme lui son existence et
tenteraient-ils de l’empêcher d’accomplir sa tâche au
moment-même où il penserait avoir réussi.
Il respira profondément, essayant de chasser la fatigue qui
le gagnait. Il était temps de vérifier sa route au risque
d’indiquer sa présence. Mais il n’avait plus réellement le
choix et préférait affronter les cavaliers du Sorcier
Pourpre plutôt que de manquer le Passage et perdre plus de
temps à errer dans ces ténèbres moites.
Tableu Naï plongea la main dans le petit sac de cuir
soigneusement attaché à sa selle et en ôta la boule de
cristal.
Elle étincelait entre ses doigts, projetant un instant
l’ombre du cavalier et de son gnarc sur les feuillages
noirs. Il la fit lentement tourner devant ses yeux. Le
Mage, après lui avoir révélé la véritable nature de sa
quête, lui avait confié, à grand regret, la dernière
existant encore en ce monde. On disait que treize avaient
été polies il y a des millénaires, lors de la découverte
des Passages. Puis toutes, dit-on, avaient été détruites
par leurs propriétaires lorsque plusieurs tribus nomades
avaient entr’aperçu les effroyables dangers que recelait
chacun d’eux. Non seulement les Passages accédant aux
ténèbres, mais aussi ceux accédant aux territoires de
lumières et aux univers des sept niveaux. L’envie de
découvrir là où ils menaient avait disparu lorsque certains
Passages crachèrent simultanément une lumière si puissante
qu’elle détruisit toute vie, habitation et végétation en
quelques heures. Depuis n’étaient nées, à leurs alentours,
que des caricatures de végétations et d’animaux, les Hommes
y perdant souvent toute leur énergie, leur santé puis la
vie en s’y aventurant.
Il immobilisa l’animal en manœuvrant les rênes avec
douceur. Il assura son assise : plusieurs fois, surpris par
l’énergie de la boule de cristal, il avait perdu
l’équilibre et n’avait eu que le temps de la blottir contre
lui pour éviter de la briser dans sa chute.
Il approcha le visage jusqu’à percevoir les silhouettes
vagues des branches et racines devant lui. Dans la boule,
l’obscurité apparaissait moins oppressante, comme si la
lumière, s’y concentrant, essayait de donner plus de
couleurs à la nuit. Puis, alors qu’il la tenait à quelques
centimètres de ses yeux, il chuchota les paroles. Leur
effet fut immédiat : un éclair blanc jaillit du cristal en
grésillant et disparut sur sa droite, éclaboussant sur son
passage les branches d’étincelles laiteuses ou vertes, mais
silencieuses. Quelques secondes s’écoulèrent. Une légère
lueur, imperceptible si l’on ignorait son existence,
illumina la végétation sur sa droite. Le gnarc hennit
d’appréhension et le cavalier dut le maîtriser.
- Tout doux... Nous y sommes presque. Dans quelques minutes
nous aurons peut-être réussi.
Il fut un instant surpris d’en être si proche. Tableu Naï
rangea soigneusement la boule de cristal bien qu’il pensa à
cet instant qu’il n’en aurait plus besoin, rajusta son gant
et tira son épée. Le métal contre le métal rompit le
silence en chuintant. Une coulée de sève éclaboussa le
heaume du chevalier lorsque, pour la première fois,
celui-ci trancha ce qui encombrait sa route. Il fallait
faire vite, arriver le premier au Passage ou si, comme il
le craignait, on l’y attendait, il devait passer et...
accomplir.
Alexandre avait vu l’éclair. Il était apparu dans le
couloir d’en face, illuminant l’escalier un court instant
d’une lumière violente qui s’était atténuée graduellement.
Il écarquilla les yeux, cherchant à deviner ce qui venait
de se passer. Il s’était machinalement levé d’un bond trop
spontané pour sentir le regard curieux de ceux qui
n’avaient rien pu voir. Il s’approcha des voies pour mieux
distinguer l’autre côté. Pourtant, il n’avait pas rêvé. Les
deux hommes en noir aussi avaient perçu cette lueur, ils en
étaient plus près mais moins bien placés pour l’avoir
réellement vue.
Alexandre écarta soudain les bras en un mouvement presque
instinctif. Une vibration, une pulsation émanant du
couloir, venait de le frapper, le traversait à présent. Une
onde magnétique émettait des vagues d’énergies irrégulières
mais puissantes.
Il devait s’approcher pour mieux voir. Les deux hommes
semblaient également touchés par cette vibration. Ils
tremblaient de façon grotesque sous son effet, bien que
paraissant plutôt curieux que véritablement inquiets. Quant
aux autres, la vibration ne les atteignant pas, ils étaient
incapables de comprendre ce qui se déroulait à l’extrémité
de la station.
Lorsqu’Alexandre bondit sur l’escalator afin de s’approcher
de l’autre quai, celle-ci s’estompa et disparut avec la
distance. Il agissait sans réfléchir.
Une bombe venait-elle d’éclater ? Pourtant il n’avait
entendu aucune déflagration. Peut-être un léger
crépitement, précédant l’éclair. Un odeur d’ozone juste
après, comme celle qui succède à la foudre.
Dangereuse ou pas, la vibration émise avait effacé toute
trace de peur dans son esprit, avait jeté au loin le
brouillard dans lequel il évoluait aujourd’hui, comme si
elle l’avait stimulé. Il courait dans le couloir
surplombant les voies comme porté par une irrésistible
envie de sentir à nouveau contre son corps, cette chaleur
puissante.
Et, tandis qu’il courait, la vibration frappa à nouveau sa
poitrine. Une force palpitante qui lui faisait chavirer
l’esprit. Avant même qu’il n’atteigne le bout du couloir,
qu’il n’aperçoive l’autre escalier mécanique, des
hurlements
s’élevèrent suivis de bruits totalement inattendus, si
incongrus en cet endroit qu’il eut du mal à les
identifier... Le fracas du métal.
Des épées ! On se battait plus bas. Il s’arrêta brusquement
en pleine course.
Des multitudes d’images se formaient et tournoyaient dans
son esprit. Etaient-ils tous l’objet d’une gigantesque
farce ?
Les cris et halètements étaient profonds, si inhumains
qu’il se mit à frissonner.
Animé par une envie irrésistible de savoir, poussé par
l’énergie qu’il sentait traverser son corps, il ne vit plus
le couloir d’émail bleu,
le goudron noir et les quelques papiers qui le jonchaient.
Il n’était que bruit. Les lames se heurtaient en résonnant,
accompagnées de souffles et halètement rauques.
Il s’avançait prudemment, plaqué contre le mur, commençait
même à se pencher lorsqu’un objet jaillit devant lui, roula
avec un bruit mat et interrompit sa course contre le mur en
marquant le sol d’une trace ensanglantée... Son estomac se
noua. L’image qu’il en percevait était fugace ; des cheveux
noirs rougis par le sang, des yeux blancs, globuleux,
vides, une texture de peau... Alexandre étouffa un
hurlement. Une tête coupée! Il serra les poings mais
n’avait nullement l’intention de s’éloigner. Il se surprit
à grincer des dents.
“Je suis dans un couloir de R.E.R... Un couloir de
R.E.R.”
Ces mots stupides ne lui étaient d’aucun secours.
Plus bas, le miaulement du métal redoublait de fureur. Ils
étaient deux ou peut-être trois à croiser le fer.
Alexandre se pencha réellement cette fois, comme si ainsi,
tout allait disparaître.
Mais il n’en fut rien... bien au contraire.
Ce qui se déroulait en bas défiait toute logique au point
de le glacer de surprise puis d’effroi.
Sa respiration se paralysa. En un instant, une multitude de
sons et d’images, comme amplifiée par l’écho et la
profondeur du couloir jaillit jusqu’à lui.
Trois épées étincelaient en se frappant avec une force
propre à les briser. Une armure blanche renvoyait des
reflets anachroniques sur les murs et la rampe de
l’escalier mécanique où un corps sans tête s’agitait de
soubresauts au passage de chaque marche. Des formes
humaines aux longs cheveux noirs et aux mouvements
saccadés, irréels, s’agitaient avec une rapidité inhumaine.
Deux corps qui devaient être ceux qui s’étaient levés au
même instant que lui, étaient recroquevillés dans des
postures ridicules. Des jets de sang avaient dessiné
d’étranges symboles sur le mur. Des hurlements de femmes et
d’hommes montaient des quais sans qu’il put distinguer
s’ils s’étaient eux-mêmes rapprochés.
Etait-il possible qu’ils vissent la même scène ? Cette
scène impossible ?
Deux ou trois secondes passèrent lorsque de la main gauche
de l’homme en armure jaillit un morceau de métal étincelant
qui se ficha avec un bruit sec dans l’œil de l’un de ses
agresseurs qui s’écroula ; son cri de douleur se mua en un
gargouillement effroyable.
L’énergie qui le faisait toujours frissonner provenait bien
de là. Etait-ce du flanc gauche de l’homme ? De ce fourreau
qui battait sur sa hanche ? Alexandre cherchait au fond de
sa mémoire. Depuis le début de la journée, l’impression
avait été insaisissable, trop fugace. Comme si son esprit,
contre sa propre volonté, cherchait à ranimer d’anciens
souvenirs, si anciens que ce ne pouvait être en sa mémoire
d’homme qu’il les trouverait. Y avait-il des images, des
mouvements, des odeurs ou des couleurs dont il fallait
qu’il se souvînt... maintenant ?
Il tendit la main droite en un geste qui lui parut inutile,
comme s’il tentait de saisir des souvenirs ou fantômes
soudainement matérialisés à quelques centimètres de lui...
Le chevalier esquiva l’épée qui fondait sur lui d’un
mouvement souple et propulsa du poing la silhouette noire
contre le mur avec violence. Il tourna la tête, lentement
semblait-il à Alexandre, vers lui. Son heaume aux formes
effilées et agressives masquait son visage, le rendait plus
terrifiant encore. Tout au plus une légère lueur, émise par
les néons jaunes, était-elle renvoyée vers le regard de
l’homme.
Il lui parlait : il prononçait des paroles qu’Alexandre ne
comprit pas de suite. Puis la signification des mots monta
en lui, comme surmontant des barrières bien plus
infranchissables que les méandres de sa propre mémoire.
- Te voilà enfin, avait-il hurlé. Sa voix était chaude,
fatiguée mais puissante.
Il ne fallut pas plus que cet instant d’inattention pour
que la lourde lame de l’autre, nullement étourdi par le
choc, n’atteigne durement son épaule. Le métal hurla, la
cuirasse se fendit. Tableu Naï, surmontant sa douleur,
plongea un long couteau jailli de nul part dans le ventre
de son adversaire en tombant à genoux. La silhouette noire
s’immobilisa aussitôt, agita ses membres squelettiques et
déformés, ses haillons noirs, de mouvements saccadés à
peine perceptibles au regard. Ces ongles griffèrent le mur,
ses paumes giflèrent le sol tandis qu’il s’affalait.
Ce fut plus un ricanement qu’un cri de douleur qui s’éleva.
Sa tête heurta durement frapper les marches métalliques.
Le silence retomba aussitôt. Un silence troublé par le
grincement de l’escalator qui continuait imperturbablement
à fonctionner, conférant à la scène un caractère irréel,
étrange, saugrenu.
Une ou deux minutes s’étaient à peine écoulées depuis
qu’Alexandre s’était levé.
Toujours à genoux, le Chevalier se tourna à nouveau. Un
filet de sang s’écoulait de sa blessure. Quelques instants
plus tôt, il parait les attaques incessantes des
silhouettes noires avec une violence et une puissance
intarissables mais à présent, il semblait épuisé, anéanti.
Il avait lâché son épée et tendait vers Alexandre le
fourreau qui lui battait jusqu’alors la hanche : l’épée
dont il ne s’était pas servi.
Le métal luisait faiblement sur des gravures
incompréhensibles, autant par la distance qui les séparait
encore, que lui sembla-t-il, par l’altération du métal.
- Dépêche-toi. Nous n’avons plus beaucoup de temps.
Alexandre eut soudainement envie de fuir. De retourner à
l’Agence, de s’asseoir derrière son bureau, de courir dans
les rues de Paris sous la pluie, de sauter dans ce R.E.R.
qu’il entendait arriver au loin. Il entendait aussi des pas
sur les quais. Des coups de sifflet, les voix grésillantes
de talkies-walkies, le claquement sec de pistolets qu’on
arme, le brouhaha de pleurs hystériques et de murmures
angoissés.
Pourtant, il descendait les marches d’un pas sûr,
automatique... Il les descendait vers le Chevalier,
admirant son heaume, son armure, la beauté de la scène.
L’avait-il déjà vécue, dans un rêve... ou dans un
cauchemar. Il s’arrêta à mi-chemin,
entendant un très léger chuintement, se retourna, vit la
tête qui l’avait paralysé d’horreur contre le mur. De ce
mur, de minces filaments de lumière avaient jailli et
l’avaient enveloppée. La tête se déformait avec un bruit de
succion, se fondait avec le mur lui-même. D’autres
filaments de lumière descendaient du plafond jusqu’aux
traces de sang. Elles se mirent à disparaître.
Le Chevalier sembla défaillir. Ses bras faiblissaient. Il
éprouvait de plus en plus de difficultés à maintenir le
fourreau. En s’approchant, Alexandre percevait la puissance
de l’épée. C’était bien elle qui émettait cette énergie.
Pourquoi le Chevalier n’avait-il pas profité de cette
puissance apte à gonfler muscles et esprit au point
peut-être de rendre son possesseur invincible ?
En s’approchant de l’homme, Alexandre pensa qu’il ne
pourrait sans doute pas imaginer réellement les épreuves
que celui-ci avait subies. A cette distance, il pouvait
voir l’armure trouée, déformée, pliée ; du sang s’écoulait
par endroits, ses gants étaient déchirés, ses bottes
maculées de boue noire. D’une boue nauséabonde et encore
humide. Il n’arrivait toujours pas à distinguer son visage.
Il percevait son souffle rauque, irrégulier.
Tableu Naï était mortellement blessé.
- Prends.
Alexandre hésita encore. Sa perception des faits
s’accéléra. Des sons apparurent très vite à ses oreilles.
Du coin de l’œil, il vit d’autres filaments jaillir des
murs, du sol et du plafond, palper les blousons de cuir
puis envelopper les corps, progresser en ondulant jusqu’au
cadavre suivant puis l’enfoncer dans le goudron étrangement
mou. Puis, le dernier s’y coula, s’y mêla.
Dans quelques secondes, il n’y aurait plus rien pour
témoigner de l’existence d’un Passage en cet endroit ; les
filaments auront effacé l’impossible, l’anachronique. Ils
rampaient maintenant vers le Chevalier,
apparaissant de part et d’autre un peu au hasard.
Plus loin, des humains, des hommes s’approchaient,
couraient, semblaient déjà là.
Il était à genoux et eut à peine le temps de tendre les
mains. Sans qu’il put faire un geste, les filaments qui
enveloppaient Tableu Naï se jetèrent sur lui. Il suffoqua.
L’air était glacé. L’épée cessa d’émettre l’énergie qui
l’avait
attiré et devint lourde. Il crut être tombé au fond d’un
océan ou était-ce le vide lui-même qui rampait dans sa
gorge et serrait ses poumons ? Il n’eut même plus assez de
force pour crier. Tout au plus la force de mourir.
Et tandis qu’il connaissait les affres des “Passages”, les
replis du temps, la froideur de l’éternité, l’équipe de
C.R.S. ne trouva
sur place que des néons brisés et répandus sur plusieurs
mètres, tout au plus pût-elle constater de longues plaies
ouvertes sur la rampe de caoutchouc de l’escalier mécanique
qui, sectionnée en plusieurs endroits, continuait de
défiler en battant le métal.
- Des coupures faites par un objet qui avait dû être
sacrément tranchant, pensa l’un d’eux.
Expédié sous 4 à 8 jours chez
www.fnac.com
12,83
€ au
lieu de 13,50 €
pour le
commander, cliquez
ICI